| Quand Haïti prêtait de l’argent à Wall Street. |
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Tous les grands travaux de modernisation entrepris pendant l’Occupation américaine d’Haïti (1915-1934), étaient le fait du petit contribuable haïtien qui les payait directement de sa poche. C’est avec son argent que le citoyen haïtien bâtissait les infrastructures, construisait les routes, jetait les ponts, érigeait les monuments, cependant que les occupants tenaient à en recevoir tout le crédit, mettaient une ostentation systématique à s’en décerner le mérite. En fait, les officiels américains considéraient un peu Haïti comme un pays moyenâgeux qu’ils introduisaient dans la civilisation moderne. À chaque inauguration, ils se rengorgeaient, se pavanaient orgueilleusement et tiraient une infinie vanité à présenter ces réalisations comme les manifestations évidentes de l’œuvre de progrès qu’ils avaient entrepris dans le pays, du succès de leur grande mission civilisatrice en Haïti. Pourtant, ce programme de modernisation était réalisé grâce à un emprunt consenti à l’État haïtien par les financiers de Wall Street, et cela à des conditions si draconiennes et d’une telle sévérité que l’on ne saurait en imaginer de plus rigoureuses : le fameux emprunt de 1922. Les intérêts économiques d’Haïti auront été si mal servis par les conseillers financiers américains durant la période de l’Occupation que, si l’on peut encore s’interroger sur leur compétence, on ne peut plus douter de leur mauvaise foi. Fonctionnaires tout-puissants, ces conseillers financiers étaient de véritables potentats qui détenaient la haute main sur l’économie du pays. C’est ainsi que, dès les débuts de l’Occupation, et en dépit des insistantes protestations des autorités haïtiennes, les Américains négligeront de rembourser les dettes extérieures d’Haïti. Ce simple oubli aura pour conséquence de les faire augmenter de plus de 28 millions de francs lors de la reprise des paiements en 1920. En 1916, le conseiller financier Ruan exigea que le gouvernement haïtien contracte un emprunt de 30 millions de dollars sur les marchés américains. Il menaça de surseoir à tous les paiements budgétaires. Autrement dit, il envisageait de ne pas verser leurs appointements aux employés publics, si les Haïtiens refusaient d’obéir à ses directives. Pleins d’arrogance et de préjugés racistes, ces conseillers financiers américains, eux-mêmes grassement payés par l’État haïtien, avaient érigé en système la confiscation des émoluments du président de la République et des hauts fonctionnaires, afin de leur tordre le bras et les soumettre à leur volonté. C’est en appliquant d’aussi déshonorantes méthodes qu’en 1922, Washington obtint la modification des statuts de la Banque Nationale de la République d’Haïti (alors une institution française) qui passa aux mains de la National City Bank de New-York, laquelle tardait à détenir, par ce biais, le contrôle absolu du commerce extérieur d’Haïti. Cependant, tous ces capitaux que promettaient les Américains au moment de leur débarquement, n’arriveront qu’en 1922, après sept longues années d’attente, sous la forme d’un emprunt dont les termes furent du reste imposés aux Haïtiens par les Américains à leurs conditions, et sans qu’aucune discussion ne fût admise par ces derniers qui exigèrent même que le négociateur de l’emprunt soit le conseiller financier américain, M. John McIlhenny. C’est ce John McIlhenny qui avait prohibé l’importation de la monnaie d’or des États-Unis en Haïti, une mesure destinée uniquement à favoriser la National City Bank de New-York contre sa toute nouvelle concurrente, la Banque Royale du Canada. Lorsque le président Dartiguenave protesta contre cette décision discrétionnaire, McIlhenny menaça de couper son salaire. Originaire de Louisiane, McIlhenny était un incompétent doublé d’un raciste qui passait le plus clair son temps aux États-Unis sous prétexte de négocier les termes de l’emprunt, alors qu’en réalité il était dans le Sud à s’occuper de son entreprise de sauce piquante Tabasco et de ses plantations d’ananas. Les deux principaux motifs de l’emprunt de 1922 étaient le développement économique d’Haïti et le remboursement de sa dette extérieure, dette qui s’élevait alors à sept millions de dollars américains. Cette dernière opération pouvait se révéler fructueuse pour le pays puisqu’Haïti ne devait de l’argent qu’à la France, une puissance dont la monnaie n’avait cessé de décliner depuis la fin de la Grande Guerre. Malgré le refus insistant des responsables haïtiens qui prévoyaient une chute encore plus sévère de la monnaie française, le conseiller financier américain William W. Cumberland se précipita à racheter la dette haïtienne (emprunts de 1875, 1896 et 1910) au taux assez désavantageux de 14 francs pour un dollar. Cet empressement aussi inutile que maladroit, fit perdre six millions de dollars à Haïti, en plus de soulever les suspicions de certains petits porteurs de titres français qui, après avoir toujours accepté les remboursements en papier-monnaie, pousseront maintenant leurs exigences jusqu’à réclamer des acquittements en francs-or. Du reste, ce n’est pas la première fois qu’un conseiller financier américain prenait l’initiative d’une transaction aussi défavorable aux finances haïtiennes. En novembre 1919 déjà, John McIlhenny changeait trois millions de dollars au taux insensé de neuf francs français pour un dollar, et cela, quelques semaines seulement avant que le change passe, comme on s’y attendait, à dix-sept francs pour un dollar. Notons que, avant l’Occupation américaine, la petite république d’Haïti s’adressait traditionnellement aux marchés financiers européens, français en particulier, pour ses emprunts. Elle pensait qu’il valait mieux, pour son intégrité et son indépendance, que ses créanciers fussent situés de l’autre côté de l’océan. Quand enfin, au tout début de la présidence de Louis Borno, une première tranche de 16 millions fut versée à l’État haïtien sur cet emprunt dit de 1922, les administrateurs américains en défalquèrent sans discussion la somme de un million de dollars, montant qu’ils remirent de la main à la main à M. Roger Farnham, le président de la Compagnie des Chemin de fer du Nord, en paiement d’arriérés et d’intétêts. Les occupants refilaient ainsi à la république d’Haïti la totalité du montant extravagant de la faillite de cette compagnie américaine. Ajoutons à cela les dix-sept millions et demi de gourdes provenant de la série A de l’emprunt (argent liquide) et de la série B (titres rapportant 6%) qui servirent uniquement à rembourser les scandaleuses indemnités et réclamations des commerçants étrangers établis en Haïti. Des obligations très «indicatives de l’abondante et continuelle saignée de l’économie nationale opérée par l’action étrangère,» selon un ministre haïtien des Finances, M. Alain Turnier, dans son ouvrage La société des baïonnettes paru en 1985. Les conseillers financiers américains pousseront même l’indécence jusqu’à faire profiter à la National City Bank d’un amortissement anticipé de la dette. Rien qu’en 1925, en effet, Haïti, dont le service de la dette publique représentait un tiers de son budget, avait déjà remboursé, avant terme, un peu plus de deux millions de dollars à Wall Street. Au lieu d’utiliser l’argent emprunté dans le pays qui en avait grand besoin, les officiels américains préféraient donner la priorité au remboursement de la dette. Bref, avant même d’avoir pu profiter des capitaux empruntés, les petits contribuables haïtiens s’esquintaient déjà à les rembourser. S’ils y furent contraints, c’était uniquement pour que les banquiers de Wall Street pussent dormir tranquilles. Ce ne sera pas la moindre des injustices que subira Haïti dans la gestion aventureuse de ses finances par des étrangers. «En vue d’amortir l’emprunt de 1922, selon Dantès Bellegarde, le conseiller financier fit garder dans les coffres de la National City Bank de New-York une réserve considérable, sur laquelle cet établissement accordait à la République un intérêt de deux et demi pour cent tandis qu’il avait la possibilité de la placer à son bénéfice exclusif à 6, 7, ou 8 %. C’est à ce propos que l’un des conseillers financiers, Dr W.W. Cumberland, disait avec fierté en 1926 qu’Haïti “prêtait de l’argent à Wall Street”». On s’interrogera donc longtemps sur la nécessité de l’emprunt de 1922, sur les clauses politiques qui le garantissaient, sur sa gestion douteuse par les mêmes étrangers qui l’avaient imposé comme pour mieux désosser le pays et le priver de ses maigres ressources. Dans sa biographie de Louis Borno, François Blancpain affirme que «cet emprunt, qui fut tant combattu par l’opposition, avait sa nécessité avant même l’arrivée de Borno au pouvoir. [...] à la fin du mandat présidentiel de Borno, tous les litiges et réclamations issus des administrations précédentes, étaient soldés, toutes les dettes internes et externes étaient consolidées [...] et l’endettement net de l’État ramené à 12,6 millions de dollars. C’était la première fois depuis 50 ans, qu’un gouvernement laissait à son successeur une situation financière aussi favorable, tout en ayant, dans le même temps, considérablement amélioré les infrastructures du pays». Toujours selon Blancpain: «Du produit de ces trois séries d’emprunt, soit près de 21 millions de dollars, environ 2,5 millions de dollars seulement purent être utilisés au développement économique du pays. L’essentiel servit à payer les dettes héritées de la gestion des précédents gouvernements». S’il est incontestable que l’emprunt de 1922 permit de restaurer et d’assainir les finances publiques de l’État haïtien, les observateurs sont généralement unanimes à reconnaître qu’il n’a que très peu servi au développement économique du pays. Lors de sa tournée en Haïti, la Commission Forbes, après avoir soumis à un examen approfondi les termes de l’emprunt de 1922, ne manqua pas de les condamner très lourdement. C’était en 1930. La même année, le conseiller financier américain, M. Sydney de la Rue, écrivait dans son rapport: «Une part relativement petite des fonds provenant des trois émissions de titres à été consacrée à des travaux publics ou à des entreprises productives». M. Herbert Hoover, alors secrétaire américain du Commerce, professait la même opinion. Dès 1927, il dénonçait vigoureusement l’emprunt de 1922 qu’il qualifiait «d’emprunt politique» que l’on avait enfoncé dans la gorge des Haïtiens par la force des baïonnettes et dont seulement des montants insignifiants auront été consacrés à des travaux publics rentables dans le pays. Dix ans plus tard, Jules Blanchet, le rédacteur en chef de la revue La Relève, écrivait: «L’emprunt de 40 millions, n’était pas en soi une mauvaise opération, vu le prix de l’émission et le taux d’intérêt. Mais [...] l’emprunt a été gaspillé: il n’a pas servi à améliorer les moyens de production et l’outillage économique [...] il n’a pas été affecté à des fins productives». Nous laisserons le mot de la fin à Gusti-Klara Gaillard qui considère que: «La dette extérieure, rachetée par la National City Bank, en 1922, deviendra le pivot de la dépendance d’Haïti vis-à-vis des États-Unis. Ce type de dépendance est une question brûlante qui pousse à interroger le présent, car la dette extérieure des pays du Tiers-Monde est l’un des problèmes majeurs de notre temps. Le sous-développement croissant d’Haïti, ses relations, aux multiples facettes, avec la France et les États-Unis s’enracinent dans le passé. Mieux comprendre le présent, n’est-ce pas un des objectifs de l’Histoire?» |






